Constatation et proposition d’une maturité du milieu artistique Table ronde SSNAP (9 août 2005) - Pénélope Cormier

Je m’intéresse ici à la configuration des types de discours qui ont présentement cours dans le milieu artistique en Acadie. Plus particulièrement, je propose deux types de réflexion, qui se situent au niveau du pôle de la réception de l’art. D’abord, en tant qu’étudiante universitaire, je vais expliquer ce que je trouve intéressant dans le milieu artistique depuis quelques années, avec mes préoccupations, mais sans programme (et ça pourra toujours fournir des pistes de discussion). Ensuite, je vais tenir un discours plus engagé sur le rôle et la place du discours critique sur l’art, en tant que critique artistique à L’Acadie Nouvelle depuis presque un an.


Je poserais comme préalable que l’art en Acadie se porte plutôt bien. Et surtout qu’il se situe aujourd’hui à une croisée de chemins, notamment parce qu’on est en train de faire le cycle complet de l’institution; actuellement, on reconnaît le discours traditionnel qui côtoie deux discours modernes (la première et la deuxième modernité). Ces catégories discursives (qu’il faut bien sûr prendre avec les nuances qui s’imposent envers tout exercice de catégorisation) recoupent essentiellement la distinction institutionnelle entre arrière-garde, avant-garde consacrée et avant-garde aspirante.


Le premier point de mon propos est autant une question qu’une perspective d’observation pour les années à venir : COMMENT VA-T-ON ASSURER LE PASSAGE DES GÉNÉRATIONS ARTISTIQUES EN ACADIE?


L’une des modalités du passage entre le discours de la tradition et le discours de la première modernité a été la création par les seconds d’institutions encadrant la production. À présent (ou dans les années à venir), c’est donc la première fois qu’il y a réellement un passage intergénérationnel des institutions. La question se pose de part et d’autre : comment intégrer une nouvelle avant-garde dans les institutions de la première garde? est-ce même nécessaire ou souhaitable? l’avant-garde montante va-t-elle consacrer ses énergies à se constituer d’autres institutions ou plutôt essayer d’investir celles déjà établies? Le milieu artistique devra répondre, va nécessairement répondre et à bien des égards est déjà en train de chercher des réponses à ces questions.

Un lieu où l’on tente de faire brasser les choses depuis quelques années, c’est au Théâtre l’Escaouette, qui semble de plus en plus accepter de s’interroger sur la place à accorder aux jeunes artistes. Bien souvent, les institutions grandissent avec les artistes qui les ont créées; c’est évidemment le cas de l’Escaouette, qui à ses débuts produisait un théâtre plus expérimental, des créations collectives, jusqu’à devenir le théâtre institutionnalisé, voire embourgeoisé, que l’on connaît aujourd’hui, avec son lieu propre, son auteur-maison (essentiellement) et même une salle d’été (une sorte de chalet). En marge de cela, quelques initiatives (notoirement le bisannuel Festival à haute voix) disent vouloir remplir une fonction de stimulation dramaturgique du milieu. Est-ce vraiment une façon d’intégrer la nouvelle avant-garde? Est-ce une façon adéquate de l’intégrer? On verra, et le débat est ouvert…


Il y a quelques autres particularités de la configuration actuelle du champ artistique dont il faut tenir compte : notamment le fait que la nouvelle génération a une masse beaucoup moins critique que la précédente, stricte démographie oblige. On peut s’attendre à ce que la génération des baby boomers, dans son récent rôle d’avant-garde consacrée, va occuper la place dominante dans les institutions (et la société) pour un bout de temps encore. Mais j’ai de plus en plus l’impression qu’en certains endroits du moins, la deuxième modernité tient à se tailler une place maintenant – et est prête à le faire (à bien des égards, ce sont les nouveaux acteurs du milieu théâtral en Acadie qui poussent l’Escaouette à l’action).


Ce qui soulève une autre question : peut-on vraiment, dans notre contexte, multiplier les institutions artistiques? Concrètement, pour revenir à l’exemple du théâtre, il y a place pour combien d’autres théâtres professionnels en Acadie? Je pense au cas du collectif Moncton-Sable qui est en train de grandir aussi, et qui est très représentatif de cette croisée des chemins dont je parle : les productions augmentent d’ampleur à chaque année, on sent moins le caractère de création collective (même si la saveur y est toujours, par l’improvisation, le « work in progress » et l’inclusion d’autres formes artistiques dans le jeu), il y a aussi maintenant les productions d’hiver impliquant de nouveaux et jeunes acteurs sous la direction du collectif, etc. Est-ce qu’il cherchera bientôt son propre espace de création? Va-t-il s’intégrer à l’Escaouette ou se dissoudre (deux choses que je ne lui souhaite absolument pas…)? Va-t-il continuer à prendre de l’expansion ou freiner son évolution? On verra…


Toutes ces interrogations (et d’autres) sont également à considérer dans un contexte où toutes les générations artistiques produisent encore (et se reproduisent encore), comme on le sait bien; c’est particulièrement frappant en littérature, d’Antonine Maillet à Christian Roy, par exemple.


Avec l’entrée en scène de la deuxième modernité, l’espace artistique atteint un nouveau degré de complexité et une nouvelle maturité, en plus d’accéder à un nouveau degré d’autonomie : de plus en plus, les positions discursives prises sont internes au champ artistique, par rapport à d’autres positions artistiques, ce qui est la marque d’un champ autonome et la preuve de l’existence d’une pluralité de discours artistiques.


Ce qui m’amène au second point de mon propos, qui est une affirmation : IL FAUT ACCEPTER ET ENCOURAGER LA PLURALITÉ DES DISCOURS CRITIQUES.


Le problème est pour moi frappant en ce qui concerne les présences et absences du discours critique en Acadie. En ce sens, je constate que l’évolution de la critique artistique ne suit pas l’évolution de son objet : la pluralité des discours artistiques n’a pas de résonance au niveau de la critique!


On peut sans doute dire bien des choses au sujet de L’Acadie Nouvelle, notamment au niveau de la dispersion de sa ligne éditoriale et du nivellement des productions artistiques, mais on ne peut pas dire que le journal n’est pas ouvert à la pluralité des types de discours. Il prouve cette ouverture chaque semaine en faisant cohabiter dans le même espace des chroniqueurs aux vues aussi différentes, voire divergentes, que Claude Lebouthillier, Jean-Marie Nadeau et Rino Morin Rossignol…


On a déjà dit que c’est donc plutôt par manque d’intéressés qu’il ne se forme pas une critique artistique d’envergure en Acadie. Il y aurait plusieurs choses à dire à ce sujet : premièrement, il faut convenir que le travail est délicat et exigeant, peut-être spécialement dans un petit milieu, ce qui peut certes en rebuter certains d’emblée.


Cependant, je dois dire que la très grande majorité des commentaires que j’ai eus (de l’ordre de 92%) étaient encourageants, ouverts et sympathiques à la construction d’un espace proprement critique en Acadie; ce qui confirme mon idée de départ que le milieu est prêt à assumer le discours critique.


J’ai aussi eu quelques commentaires (disons 6%) que je qualifierais d’« inquiets », de la part de gens qui manifestement ne considèrent justement pas que le milieu est particulièrement favorable à la critique; et, autant je m’attendais à des commentaires négatifs (c’est normal), voir des gens m’offrir carrément leur protection sans que j’aie par ailleurs jamais été confrontée à un discours conflictuel était franchement étonnant.


Je vois difficilement qui va s’estimer et s’affirmer en désaccord avec cette affirmation de la nécessité d’un discours critique sur l’art en Acadie. Mais ce que je veux demander aujourd’hui, c’est si cette position d’ouverture au discours critique est vraiment assumée, dans les faits. Je pense à la difficulté de trouver des critiques, qui est significative; je pense aux avertissements inquiets que j’ai eus, qui sont aussi significatifs. (Précision importante : je ne pense évidemment pas que pour sentir que mon discours est accepté, tout le monde a besoin d’être toujours d’accord avec moi.)


Mais pour fournir un exemple concret de moment où l’on sent que la critique n’est peut-être pas si acceptée qu’on le dit ou le souhaite, j’ai eu très récemment un commentaire assez cinglant envers mes articles (pour ceux qui savent compter, c’est le 2% qui reste). C’est plutôt marginal, et je veux pas y accorder une importance démesurée, mais j’y vois un danger certain et c’est cela que je voudrais adresser, car, dans le message en question (d’une personne impliquée dans le milieu artistique mais dont je n’ai même jamais fait la critique), je relève plusieurs éléments qui montrent qu’il y a quand même un pas entre la théorie et la pratique.


D’abord : le message établit un parallèle entre le nom « critique » et l’adjectif « désobligeante », en opposition à « compte rendu », comme si toute critique serait d’emblée désobligeante, dans son intention et dans ses effets.


Ensuite : en opposition à ce que je serais en train de faire (qui serait étroit, méprisant et venimeux), les qualités d’une « bonne » critique proposées par le message seraient (paradoxalement) : l’objectivité, l’ouverture et l’impersonnalité.


Ici, je comprends : « solidarité » et « complaisance ». À cela, je proposerais plutôt le mot d’ordre de François Paré : « solidarité sans complaisance » (Les littératures de l’exiguïté, 1992). C’est le parti pris d’une critique autonome, mais compréhensive des conditions créatrices de l’exiguïté, et qui serait à mettre en rapport avec l’autonomie (grandissante) du champ artistique lui-même. (Évidemment, dans un contexte exigu cette autonomie est toujours difficile, toujours ambiguë aussi, et toujours à affirmer et ré-affirmer.)


Ce genre de commentaire, à mon sens, s’attaque à la quête d’autonomie du champ artistique au complet. Si je reviens encore une fois au message, je constate une transformation du discours consensuel qui avait lieu à une autre époque : il ne s’agit plus de mettre un discours unifié et consensuel au service d’une élite acadienne qui l’opposerait au discours dominant de la société, mais d’utiliser la critique du domaine public au service d’une culture officielle. Et c’est ça qui n’est pas crédible, c’est ça qui pour moi constitue une menace.


Je vais essayer de m’expliquer un peu mieux pour finir : je suis mal à l’aise avec la correspondance – qui n’est pas exprimée directement dans le message (parce que c’est pas quelque chose qui se dit ouvertement non plus), mais qui est très fortement suggérée – la correspondance, donc, entre critique et pas de subvention…!

 

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