Je m’intéresse
ici à la configuration des types de discours qui ont présentement
cours dans le milieu artistique en Acadie. Plus particulièrement,
je propose deux types de réflexion, qui se situent au niveau
du pôle de la réception de l’art. D’abord,
en tant qu’étudiante universitaire, je vais expliquer ce
que je trouve intéressant dans le milieu artistique depuis quelques
années, avec mes préoccupations, mais sans programme (et
ça pourra toujours fournir des pistes de discussion). Ensuite,
je vais tenir un discours plus engagé sur le rôle et la
place du discours critique sur l’art, en tant que critique artistique
à L’Acadie Nouvelle depuis presque un an.
Je poserais comme préalable que l’art en Acadie se porte
plutôt bien. Et surtout qu’il se situe aujourd’hui
à une croisée de chemins, notamment parce qu’on
est en train de faire le cycle complet de l’institution; actuellement,
on reconnaît le discours traditionnel qui côtoie deux discours
modernes (la première et la deuxième modernité).
Ces catégories discursives (qu’il faut bien sûr prendre
avec les nuances qui s’imposent envers tout exercice de catégorisation)
recoupent essentiellement la distinction institutionnelle entre arrière-garde,
avant-garde consacrée et avant-garde aspirante.
Le premier point de mon propos est autant une question qu’une
perspective d’observation pour les années à venir :
COMMENT VA-T-ON ASSURER LE PASSAGE DES GÉNÉRATIONS ARTISTIQUES
EN ACADIE?
L’une des modalités du passage entre le discours de la
tradition et le discours de la première modernité a été
la création par les seconds d’institutions encadrant la
production. À présent (ou dans les années à
venir), c’est donc la première fois qu’il y a réellement
un passage intergénérationnel des institutions. La question
se pose de part et d’autre : comment intégrer une
nouvelle avant-garde dans les institutions de la première garde?
est-ce même nécessaire ou souhaitable? l’avant-garde
montante va-t-elle consacrer ses énergies à se constituer
d’autres institutions ou plutôt essayer d’investir
celles déjà établies? Le milieu artistique devra
répondre, va nécessairement répondre et à
bien des égards est déjà en train de chercher des
réponses à ces questions.
Un lieu où l’on tente de faire brasser les choses depuis
quelques années, c’est au Théâtre l’Escaouette,
qui semble de plus en plus accepter de s’interroger sur la place
à accorder aux jeunes artistes. Bien souvent, les institutions
grandissent avec les artistes qui les ont créées; c’est
évidemment le cas de l’Escaouette, qui à ses débuts
produisait un théâtre plus expérimental, des créations
collectives, jusqu’à devenir le théâtre institutionnalisé,
voire embourgeoisé, que l’on connaît aujourd’hui,
avec son lieu propre, son auteur-maison (essentiellement) et même
une salle d’été (une sorte de chalet). En marge
de cela, quelques initiatives (notoirement le bisannuel Festival à
haute voix) disent vouloir remplir une fonction de stimulation dramaturgique
du milieu. Est-ce vraiment une façon d’intégrer
la nouvelle avant-garde? Est-ce une façon adéquate de
l’intégrer? On verra, et le débat est ouvert…
Il y a quelques autres particularités de la configuration actuelle
du champ artistique dont il faut tenir compte : notamment le fait
que la nouvelle génération a une masse beaucoup moins
critique que la précédente, stricte démographie
oblige. On peut s’attendre à ce que la génération
des baby boomers, dans son récent rôle d’avant-garde
consacrée, va occuper la place dominante dans les institutions
(et la société) pour un bout de temps encore. Mais j’ai
de plus en plus l’impression qu’en certains endroits du
moins, la deuxième modernité tient à se tailler
une place maintenant – et est prête à le faire (à
bien des égards, ce sont les nouveaux acteurs du milieu théâtral
en Acadie qui poussent l’Escaouette à l’action).
Ce qui soulève une autre question : peut-on vraiment, dans
notre contexte, multiplier les institutions artistiques? Concrètement,
pour revenir à l’exemple du théâtre, il y
a place pour combien d’autres théâtres professionnels
en Acadie? Je pense au cas du collectif Moncton-Sable qui est en train
de grandir aussi, et qui est très représentatif de cette
croisée des chemins dont je parle : les productions augmentent
d’ampleur à chaque année, on sent moins le caractère
de création collective (même si la saveur y est toujours,
par l’improvisation, le « work in progress »
et l’inclusion d’autres formes artistiques dans le jeu),
il y a aussi maintenant les productions d’hiver impliquant de
nouveaux et jeunes acteurs sous la direction du collectif, etc. Est-ce
qu’il cherchera bientôt son propre espace de création?
Va-t-il s’intégrer à l’Escaouette ou se dissoudre
(deux choses que je ne lui souhaite absolument pas…)? Va-t-il
continuer à prendre de l’expansion ou freiner son évolution?
On verra…
Toutes ces interrogations (et d’autres) sont également
à considérer dans un contexte où toutes les générations
artistiques produisent encore (et se reproduisent encore), comme on
le sait bien; c’est particulièrement frappant en littérature,
d’Antonine Maillet à Christian Roy, par exemple.
Avec l’entrée en scène de la deuxième modernité,
l’espace artistique atteint un nouveau degré de complexité
et une nouvelle maturité, en plus d’accéder à
un nouveau degré d’autonomie : de plus en plus, les
positions discursives prises sont internes au champ artistique, par
rapport à d’autres positions artistiques, ce qui est la
marque d’un champ autonome et la preuve de l’existence d’une
pluralité de discours artistiques.
Ce qui m’amène au second point de mon propos, qui est une
affirmation : IL FAUT ACCEPTER ET ENCOURAGER LA PLURALITÉ
DES DISCOURS CRITIQUES.
Le problème est pour moi frappant en ce qui concerne les présences
et absences du discours critique en Acadie. En ce sens, je constate
que l’évolution de la critique artistique ne suit pas l’évolution
de son objet : la pluralité des discours artistiques n’a
pas de résonance au niveau de la critique!
On peut sans doute dire bien des choses au sujet de L’Acadie Nouvelle,
notamment au niveau de la dispersion de sa ligne éditoriale et
du nivellement des productions artistiques, mais on ne peut pas dire
que le journal n’est pas ouvert à la pluralité des
types de discours. Il prouve cette ouverture chaque semaine en faisant
cohabiter dans le même espace des chroniqueurs aux vues aussi
différentes, voire divergentes, que Claude Lebouthillier, Jean-Marie
Nadeau et Rino Morin Rossignol…
On a déjà dit que c’est donc plutôt par manque
d’intéressés qu’il ne se forme pas une critique
artistique d’envergure en Acadie. Il y aurait plusieurs choses
à dire à ce sujet : premièrement, il faut
convenir que le travail est délicat et exigeant, peut-être
spécialement dans un petit milieu, ce qui peut certes en rebuter
certains d’emblée.
Cependant, je dois dire que la très grande majorité des
commentaires que j’ai eus (de l’ordre de 92%) étaient
encourageants, ouverts et sympathiques à la construction d’un
espace proprement critique en Acadie; ce qui confirme mon idée
de départ que le milieu est prêt à assumer le discours
critique.
J’ai aussi eu quelques commentaires (disons 6%) que je qualifierais
d’« inquiets », de la part de gens qui manifestement
ne considèrent justement pas que le milieu est particulièrement
favorable à la critique; et, autant je m’attendais à
des commentaires négatifs (c’est normal), voir des gens
m’offrir carrément leur protection sans que j’aie
par ailleurs jamais été confrontée à un
discours conflictuel était franchement étonnant.
Je vois difficilement qui va s’estimer et s’affirmer en
désaccord avec cette affirmation de la nécessité
d’un discours critique sur l’art en Acadie. Mais ce que
je veux demander aujourd’hui, c’est si cette position d’ouverture
au discours critique est vraiment assumée, dans les faits. Je
pense à la difficulté de trouver des critiques, qui est
significative; je pense aux avertissements inquiets que j’ai eus,
qui sont aussi significatifs. (Précision importante : je
ne pense évidemment pas que pour sentir que mon discours est
accepté, tout le monde a besoin d’être toujours d’accord
avec moi.)
Mais pour fournir un exemple concret de moment où l’on
sent que la critique n’est peut-être pas si acceptée
qu’on le dit ou le souhaite, j’ai eu très récemment
un commentaire assez cinglant envers mes articles (pour ceux qui savent
compter, c’est le 2% qui reste). C’est plutôt marginal,
et je veux pas y accorder une importance démesurée, mais
j’y vois un danger certain et c’est cela que je voudrais
adresser, car, dans le message en question (d’une personne impliquée
dans le milieu artistique mais dont je n’ai même jamais
fait la critique), je relève plusieurs éléments
qui montrent qu’il y a quand même un pas entre la théorie
et la pratique.
D’abord : le message établit un parallèle entre
le nom « critique » et l’adjectif « désobligeante »,
en opposition à « compte rendu », comme
si toute critique serait d’emblée désobligeante,
dans son intention et dans ses effets.
Ensuite : en opposition à ce que je serais en train de faire
(qui serait étroit, méprisant et venimeux), les qualités
d’une « bonne » critique proposées
par le message seraient (paradoxalement) : l’objectivité,
l’ouverture et l’impersonnalité.
Ici, je comprends : « solidarité »
et « complaisance ». À cela, je proposerais
plutôt le mot d’ordre de François Paré :
« solidarité sans complaisance » (Les littératures
de l’exiguïté, 1992). C’est le parti pris d’une
critique autonome, mais compréhensive des conditions créatrices
de l’exiguïté, et qui serait à mettre en rapport
avec l’autonomie (grandissante) du champ artistique lui-même.
(Évidemment, dans un contexte exigu cette autonomie est toujours
difficile, toujours ambiguë aussi, et toujours à affirmer
et ré-affirmer.)
Ce genre de commentaire, à mon sens, s’attaque à
la quête d’autonomie du champ artistique au complet. Si
je reviens encore une fois au message, je constate une transformation
du discours consensuel qui avait lieu à une autre époque :
il ne s’agit plus de mettre un discours unifié et consensuel
au service d’une élite acadienne qui l’opposerait
au discours dominant de la société, mais d’utiliser
la critique du domaine public au service d’une culture officielle.
Et c’est ça qui n’est pas crédible, c’est
ça qui pour moi constitue une menace.
Je vais essayer de m’expliquer un peu mieux pour finir :
je suis mal à l’aise avec la correspondance – qui
n’est pas exprimée directement dans le message (parce que
c’est pas quelque chose qui se dit ouvertement non plus), mais
qui est très fortement suggérée – la correspondance,
donc, entre critique et pas de subvention…!
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