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Le rêve révolu |
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Julien Massicotte |
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NDLR : Originaire d'Edmundston au Nouveau-Brunswick, Julien Massicotte est détenteur d'une maîtrise en sociologie de l'Université Laval et est présentement étudiant au doctorat en histoire. Sa thèse porte sur le développement de l'identité acadienne.
La mort de célèbres politiciens conduit parfois les membres des sociétés dont ils étaient les mandataires à une sorte d'amnésie positive. On aime se remémorer ces personnages sous un jour radieux, édulcoré de ce que l'on haïssait d'eux. On eu droit, il y a peu, à un mascaret d'admiration pour des hommes qui n'en recueillaient pas tant de leur vivant. Pensons à Ryan, Reagan, Trudeau : presque juste des éloges. Plusieurs prisaient les exécrer de leur vivant, mais la mort d'un personnage célèbre s'accompagne souvent du silence. Louis Robichaud est mort récemment, et, comme prévu, les éloges ont plu. Son œuvre politique au sein du gouvernement provincial du Nouveau-Brunswick fut couverte, avec raison, de beaucoup d'éloges. Chances égales pour tous, réformes de l'éducation, loi sur le bilinguisme, contribution à la fondation de l'Université de Moncton (on a négligé le rôle premier de Clément Cormier); on a vite fait l'unanimité autour des grandes réussites de Robichaud. Le consensus fut aussi grand que la volonté des différents acteurs de l'Acadie contemporaine de se réclamer de l'héritage du premier Acadien élu à la tête de la province, de Frank McKenna à Herménégilde Chiasson. Pourtant, ces deux derniers sont à grande distance des intentions originales de Robichaud. Le petit catéchisme néolibéral fut appliqué à la lettre par le premier durant plus d'une décennie au Nouveau-Brunswick. Or, rien n'était plus étranger à Robichaud que cet asservissement de la société aux logiques du marché : en témoignent ses légendaires frictions avec le magnat Irving. Le second s'en réclame l'héritier, Robichaud ayant selon lui ouvert l'Acadie, comme le Nouveau-Brunswick au grand complet, à la modernité et au XX e siècle. Dans le portrait complaisant qu'il en dressa au cinéma, Chiasson nous présente un Robichaud dont la consécration est mesurée par les réussites sociales concrètes de sa province, un modèle pour l'ensemble du Canada, dira un protagoniste à la fin du film. Chiasson faillit à exhiber la face cachée du moment Robichaud : entre autres son association décriée à la Patente, comme son implication dans la création du parc Kouchibouguac, événement marquant de l'Acadie contemporaine s'il en est un. L'ironie de la chose, c'est l'absence béante des principaux éléments du discours de Robichaud qui firent sa gloire naguère au sein de l'Acadie. Les propos de ce genre ne sont plus à la mode d'aujourd'hui. La preuve : en août 2003, Robichaud, dans ce qui sera l'une de ses dernières interventions publiques, appelait à l'abolition des frais de scolarité universitaires. Son appel eut pour toute réponse un désert d'enthousiasme. On s'accordait tous sur le fait que ces frais sont trop élevés : les éditorialistes voyaient dans leur réduction, ou leur gel, une solution plus pratique, davantage réalisable. On a beaucoup discouru sur le pragmatisme de Robichaud. Ce n'est pas avec du pragmatisme qu'on crée du rêve. Égalité, justice sociale, chances égales pour tous : les termes n'étaient pas artificiellement surajoutés à une pratique politique pilotée par la pragmatique. Ils en étaient l'épicentre, la pratique formait un tout avec le discours. L'Occident en entier à cette époque fut happé par ce vent d'égalité. Le gouvernement Lesage au Québec, l'équipe Trudeau à Ottawa en sont aussi d'éloquentes illustrations. En ces temps, l'Acadie se permettait le rêve. Aujourd'hui? Il n'y a pas grand rêves dans le fait de conduire une élection entière autour du thème de l'assurance automobile. Décidément, l'Acadie des années 1960 était pas mal plus à gauche qu'aujourd'hui. Pour que Robichaud soit par les mouvements de jeunesse considéré presque comme réactionnaire, et comme un communiste par la presse anglophone du Nouveau-Brunswick, les choses devaient être différentes hier d'aujourd'hui. Les réticences envers sa proposition de 2003 sur la gratuité universitaire montrent, je crois, l'incapacité des politiciens et de l'élite acadienne à aller au-delà de l'adaptation pragmatique. Ce que Robichaud proposait prolongeait ses achèvements des années 1960. L'éducation universitaire gratuite s'appuyait sur une vision de la société particulière: certaines choses doivent être accessibles à tous, dont la culture et l'éducation. Une conception des choses où l'égalité n'est pas que linguistique. Mais ce n'est pas la constatation la plus importante. L'appel de Robichaud à la gratuité était en fait un appel au dépassement. Au dépassement de la monotonie, du confort et de l'indifférence, par l'imaginaire, le rêve ou l'appel des possibles. L'Acadie d'aujourd'hui est apathique. Elle ne rêve plus, elle attend. |
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