Vision 20/20

Pointe-de-l'Église, Nouvelle-Écosse. le 2 août 2004.

Gérald Leblanc

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Voici un texte à partir duquel j'ai improvisé lors d'un colloque sur l'Acadie de l'an 2020 qui a eu lieu au début août lors du Congrès mondial acadien en Nouvelle-Écosse où j'étais invité à prendre la parole.

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La planète païenne

Une belle façon de commencer serait de rappeler que cette année nous célébrons le trentième anniversaire de la publication d’Acadie Rock de Guy Arsenault. Je le souligne puisque j’estime qu’il est important de reconnaître les moments forts de notre culture. Ce recueil de poésie, écrit par un jeune de 19 ans, a eu une influence énorme sur la culture acadienne, une résonnance profonde chez les artistes de sa génération et de la suivante. Et je sais qu’on le lira encore en 2020.

Je commence l’écriture de ce texte au Café Jos Moka, coin Robinson et Main, à Moncton. Dehors, je vois des gens de quarante ans de plus jeune que moi qui glissent sur le béton à vive allure sur des planches à roulette. Ils se rendent au prochain jam ou à une rave où l’invention demeure à l’ordre du jour pendant que des losers continuent de pleurnicher sur le passé, que l’histoire et le présent défilent devant leur aveuglement.

Vers la fin des années 90, un jour que j’entrais au Centre culturel Aberdeen, je vis épinglé sur un babillard une petite annonce en forme de drapeau acadien. En regardant de plus près, je remarque qu’à la place de l’étoile dans le bleu du drapeau, il y avait le caractère arobase. L’annonce était pour un site web nommé : acadie spatiale. Ce site, créé par Jean-Sébastien Snow, un Acadien de Moncton vivant à Tokyo et Guy Boudreau, son ami qui lui habitait Montréal, proposait des échanges entre Acadien/ne/s où qu’ils ou elles se trouvent. Je m’en réjouissais.

Cette réappropriation du drapeau acadien n’a pas été sans me rappeler qu’à la fin des années 60, les étudiants contestataires de l’Université de Moncton avaient déjà tenté de «désacraliser», si vous voulez, leur drapeau en y plaçant, toujours à la place de l’étoile, le marteau et la faucille. The times they were a-changin’ pour reprendre le titre du chantre Bob Dylan.

Je tente de dire simplement que chaque génération invente ses codes, sa façon de faire et de dire. Étant optimiste de nature, je ne vois pas en quoi la génération de l’an 2020 en ferait autrement.

Évoluer dans un contexte minoritaire n’est pas de tout repos et le peuple acadien peut en témoigner éloquemment. Il peut aussi témoigner, et c’est ce qui fait sa force, de la façon dont il a réussi à tirer son épingle du jeu, par entêtement, par ruse, sans reculer en menant des luttes qu’il estimait juste. Entre autres, pour ses écoles, son droit d’avoir un procès en français, ses radios communautaires et j’en passe. C’est pourquoi il m’est toujours affligeant d’entendre les corbeaux de malheur, les chantres du misérabilisme, les nostalgiques des années 70 et autres gratteux de bobo.

J’ai toujours cru que le fait de parler et d’écrire en français était un plaisir, un bonheur, et non un devoir. Sur les traces des Guy Arsenault, France Daigle et Jean Babineau, par exemple, nous voyons l’esprit ludique qui soustend le projet d’écriture.

D’ailleurs, revenons sur ce lieu d’écriture et de culture qu’est la ville de Moncton. Son exemple est pour le moins révélateur.

Chez certains, Moncton est la « diabolisation » de l’Acadie, le grand Satan. Ce n’est pas un débat qui date d’hier. Déjà au XIXe siècle, Mgr Richard, par exemple, exhortait les Acadiens à investir les campagnes, cultiver la terre alors que d’autres regardaient vers Moncton. Quant à nous, aujourd’hui, que d’histoires d’horreur n’avons-nous pas entendues ! Et pourtant, la perception qu’on a de soi-même, la création que l’on y a produit, marque à jamais une vision de l’Acadie qui se conjugue au XXIe siècle. Voilà qu’en 2004, tout récemment, il y a eu un débat parfois assez chaud autour de la représentation de la modernité au Congrés mondial acadien sur le site « acadieurbaine.net ». Je m’en réjouis.

Dois-je revenir sur les années 70 alors que le groupe « 1755 » s’essayait à ses premières chansons ? J’ai eu l’honneur d’avoir mes textes mis en musique par ce groupe, aujourd’hui rebaptisé, un peu exagérément, les « Beatles acadiens ». Mais revenons en arrière. Que de hauts cris poussés depuis certains milieux, de Radio-Canada au Festival acadien de Caraquet... que 1755 ce n’était pas acadien, que ce n’était que du chiac qui nous faisait honte et autres sornettes de cet ordre... Si vous me permettez de me citer : le monde a bien changé.

Reculons même un peu plus loin... alors qu’Antonine Maillet donnait ses lettres de noblesse au parler acadien (suite au travail de Pascal Poirier) nous allions déjà explorer ailleurs et plus précisément dans la modernité qui nous passait dessus comme un vent d’été. De l’Amérique dont on a bien parlé mais également les mutations sociales, l’urbanisation. Tout ceci s’articulait principalement à Moncton. Non pas que les Acadiens de Moncton soient plus beaux ou plus fins ou plus intelligents que les autres Acadiens des provinces Maritimes, ils sont tout simplement plus nombreux.

Notre génération, celle qui a aujourd’hui dans la cinquantaine, qui a crié haut et fort tout au long des années 70, la première a avoir accès à l’éducation supérieure, me laisse ambivalent. Comparativement aux générations précédentes qui ont oeuvré dans des conditions d’adversité inimaginables aujourd’hui, ont bâti une société dont le plus beau fleuron demeure L’Université de Moncton. Dans le bilan de notre génération, nous avons tout de même jeter les bases d’une infrastructure, fragile certes, qui a permis l’éclosion d’une culture conjuguée aux accents de notre temps. Maisons d’éditions, galerie d’art, maisons de production de films, troupes de théâtre.

Il existe à Moncton un groupe musical qui se nomme les Païens. Il s’agit d’un groupe essentiellement instrumental qui s’inspire du jazz et qui est pourtant profondément identifié à la culture acadienne actuelle. Cela s’explique en grande partie par leurs interventions multiples dans plusieurs champs d’activités du milieu : ils se produisent souvent lors de lancements de livre, ils ont participé de façon magistrale à des spectacles de poésie, ils ont accompagné la débordante Marie-Jo Thério, ils ont signé des trames sonores de films dont le très beau Kacho Komplo de Paul Bossé, on les retrouve aussi dans les productions du collectif de théâtre Moncton Sable, tout en étant des acteurs organiques de cette fête annuelle qu’est le 15 août des fous, et j’en passe... Il s’agit en somme d’un réseau organique.

Ils seraient sans doute surpris, voir même un peu gênés, de savoir l’importance que je leur accorde ici mais je suis un observateur de la scène culturelle acadienne depuis plus de trente ans, et l’effet païen ne cesse de me solliciter. Au bonheur de créer une musique originale, ils doivent aussi subir les foudres des traditionnalistes malveillants qui ne conçoivent pas que des Acadiens puissent jouer du jazz... Comme cette dame au Ministère de l’Éducation du Nouveau-Brunswick, à la fin des années 70, qui avait déclaré de façon péremptoire et sans appel, que le groupe 1755 ce n’était pas de la musique acadienne parce qu’on y jouait de la guitare électrique.

Selon les régions, les tempéraments, les aveuglements, il se trouve des Acadiens qui préconisent une Acadie de la cuisine, une Acadie de l’été, du tourisme, une Acadie du weekend, une Acadie éternelle dans laquelle la chanteuse Madonna serait des nôtres. Cet état de chose nous ferait rire si les conséquences d’un pareil égarement n’étaient pas si critiques.

Quant à l’Acadie de la prise de sang, outre le dégoût qu’elle m’inspire, il faut en finir une fois pour toute de cette imposture inqualifiable.

Revenons à cette planète païenne qui s’invente comme espace libre où il est possible d’être Acadien sans se pavaner avec un drapeau dans le front. C’est Moncton, certes, mais c’est beaucoup plus que Moncton. Jacobus et Maleko de la Baie Ste-Marie en font partie, ou encore le poète André Muise, par exemple. C’est un état d’esprit qui s’argumente à partir d’oeuvres : CD, livres, peintures, films, théâtre... Ils rejoignent ainsi les Joseph Edgar, alias Marc Poirier, Mathieu D’Astous, Stéphanie Morris, Paul Bossé, les poètes Éric Cormier, Marc Arseneau, Sarah Marylou Brideau, les artistes Jennifer Bélanger, Angèle Cormier, Jean-Denis Boudreau, Mathieu Léger, et tant d’autres... Cette génération au tout début de la trentaine pour la plupart est en train de créer à leur façon le prolongement d’une Acadie urbaine et habitable. Tous les espoirs sont permis. En 2004, comme en 2020, j’estime que l’Acadie sera urbaine ou ne sera pas.

Pour terminer, je vous laisse avec un poème écrit à l’âge de 19 ans par un des poètes les plus conséquents de la litttérature acadienne actuelle, Christian Roy. C’est un french kiss, livré en français :

L’Acadienne

Je ne comprends ta langue
que lorsqu’elle tourne
autour de la mienne.

- Christian Roy, Pile ou face à la vitesse de la lumière (1998)
Éditions Perce-Neige

Qui dit mieux ?

 

 

 

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