Un Acadien au coeur de l’action


Amélie Hébert


Vous avez sûrement déjà remarqué son accent ou son visage qui revient régulièrement au Téléjournal-Le Point. Il faut dire que Radio-Canada ne le fait pas chômer; Michel Cormier se trouve là où l’actualité l’y emmène : Afghanistan, Italie, France, Moscou, Tchétchénie. Un travail qui lui apporte une vie professionnelle trépidante et bien remplie. Au point de l’essoufler? De toute évidence, non. Michel Cormier déclare savoir depuis l’âge de 16 ans que c’est au coeur de l’action qu’il veut être: « C’est une curiosité naturelle, je crois, cet amour des mots et l’envie de raconter des choses, d’être là où ça se passe... J’ai déjà eu l’occasion de poursuivre une carrière universitaire. Cependant, après réflexion, j’ai trouvé que j’aurais été un peu trop loin de l’action à mon goût, à parler de science politique dans une faculté. Au fond, je crois que ç’a été le bon choix, et pour moi, et pour l’université! »

Un parcours palpitant

Michel Cormier, originaire de Cocagne, a quitté le Nouveau-Brunswick au milieu des années 80. De 1986 à 1989, il a travaillé à l'émission Présent-Dimanche, à Montréal, avant de devenir correspondant national à la radio de la CBC, à Ottawa. De 1993 à 1996, il a été correspondant parlementaire à Ottawa, puis, de 1996 à 2000, correspondant parlementaire et chef du bureau de la colline parlementaire des nouvelles télévisées de Radio-Canada, à Québec. En 2000 il a été affecté à Moscou comme correspondant à l’étranger et, quatre ans plus tard, dans la Ville lumière. Un parcours qu’il qualifie de fascinant et de valorisant : « Je n’ai jamais eu le temps de m’ennuyer – j’ai toujours fait trois ou quatre ans dans un même poste, et ce, toujours avec l’espoir que cela mènerait à un poste à l’étranger. » Et maitenant qu’il y est rendu, quelle serait donc la prochaine étape? « (Rires) C’est d’y rester le plus longtemps possible! On voit l’histoire qui se déroule sous nos yeux... que demander de plus lorsqu’on est journaliste? J’espère simplement que cela dure. »

Dans de petites chroniques qu’il a écrites sur son affectation en Russie, Michel raconte dans une anecdote que lorsque son épouse a annoncé à ses amies qu’ils déménageaient à Moscou, l’une d’entre elles s’est exclamée : « Mais il n’a pas le droit de te faire ça! On connaît des avocats, on peut t’organiser un divorce! » Une anecdote qui fait évidemment sourire, mais qui révèle tout de même les chambardements que la vie professionnelle peut imposer à la vie personnelle. Père de trois enfants, le journaliste reconnaît que les multiples déménagements ne sont pas toujours faciles.
« Il faut un conjoint qui accepte de mener ce genre de vie. Partir de Québec pour aller à Moscou avec trois enfants, ce n’est pas évident. La situation familiale est la priorité. Il faut aussi posséder un esprit d’aventure, être flexible, prendre la vie comme elle vient et être capable d’en rire plus souvent qu’autrement! Mon épouse est très forte de caractère et elle aime beaucoup le dépaysement. Nos enfants aussi s’ajustent très facilement et ils aiment ce genre de vie. Tant que tout le monde est heureux, ça continue! » La vie à Paris doit tout de même être plus douce qu’à Moscou, non? « Les gens parlent notre langue, c’est donc plus facile. À Moscou, nous menions une vie un peu plus d’insulaires, en ce sens où nous fréquentions des amis qui vivaient la même chose que nous, tandis qu’à Paris, la vie est un peu plus anonyme. La vie y est plus confortable, mais elle nécessite tout de même une adaptation. »

Un livre en préparation

En plus d’être l’auteur des biographies des premiers ministres Richard Hartfield et
Louis J. Robichaud, Michel Cormier a interviewé au cours de sa carrière plusieurs personnalités importantes, a transmis des reportages sur la tragédie du sous-marin Koursk, s'est rendu dans les camps de réfugiés en Tchéchénie et a obtenu une entrevue exclusive avec le président russe Vladimir Poutine. Toutefois, ce qui se révèle l’événement le plus mémorable pour lui a été de couvrir la riposte militaire américaine à partir du nord de l'Afghanistan, en 2001. « Couvrir cette guerre-là a été pour moi l’expérience la plus marquante. Cela m’a forgé comme journaliste, parce que j’avais réellement l’impression, pour la première fois, de couvrir la vie à l’état brut, dans ce qu’elle a de plus élémentaire, dans un contexte de guerre qui présente une intensité du quotiden qui n’existe pas en d’autres circonstances. Tu vas au bout de tes limites et de tes compétences. Cela m’a forgé non seulement comme journaliste, mais comme être humain aussi. »

Ses expériences l’ont d’ailleurs poussé à reprendre la plume : il travaille présentement à un manuscrit dont il déclare avoir rédigé le tiers et qu’il prévoit terminer cet automne. « Le livre porte essentiellement sur mes expériences en Russie, dans les républiques d’Asie centrale et en Afghanistan, des contrées sur lesquelles on a pas beaucoup de regards. » Et même si Michel Cormier avoue d’emblée ne pas posséder une discipline de fer en matière d’écriture, on ressent néanmoins chez lui un besoin plus grand que celui de l’écriture, un besoin de dire, de raconter : « Quand on fait des nouvelles télévisées, on n’a pas la chance de rendre le dixième de ce que l’on voit, alors c’est pour moi une façon de consigner cela en quelque part. J’ai vu des choses que je souhaite partager. C’est aussi en réponse à une certaine frustration du journaliste à la télé qui a l’impression d’en laisser trop dans les cassettes! »

La biographie de Robichaud, un remboursement de dette?

Lors de la sortie de la biographie de Robichaud, Michel Cormier a accordé une entrevue à la radio dans laquelle il confiait qu’écrire ce livre avait été en quelque sorte un « remboursement de dette ». Interrogé sur le sens de cette déclaration, il répond : « Je trouvais que c’était dommage qu’on n’ait pas écrit son histoire en français, et je me sentais un peu responsable en tant que journaliste. J’ai l’impression, comme d’autres, que si Robichaud n’avait pas fait ces réformes, on n’aurait pas la chance de mener les carrières que l’on mène aujourd’hui. Par ailleurs, en tant que journalistes, nous pouvons contribuer d’une quelconque façon à un espèce de corpus journalistique, historique ou intellectuel, et cela m’interpelle, mais pas uniquement en termes de sujets acadiens. Ce faisant, on appose en quelque sorte notre signature sur le monde par le regard que l’on y porte. »

Être Acadien, la mer et les poutines

Même si Michel Cormier a quitté l’Acadie, il y a de cela plusieurs années, il ne fait aucun doute qu’aux yeux de bon nombre d’Acadiens, il représente un certain modèle de réussite. Le journaliste a d’ailleurs été le conférencier invité lors du 3e banquet annuel des entrepreneurs de la ville de Dieppe, plus tôt cette année. Comment se sent-on lorsque les gens chez soi se targuent de vous compter parmi les leurs? « Cela surprend et flatte à la fois. Parce que l’on est un peu tout seul dans notre poste de correspondant à l’étranger, on se dit que si notre travail touche les gens d’une façon particulière, c’est tant mieux. Mais on ne s’y attend pas et c’est toujours surprenant, surtout d’être invité à parler à des gens d’affaires. S’il y a bien une chose que je ne pouvais leur apprendre, c’était les moyens pour faire de l’argent! »

Il n’en demeure pas moins que même si Michel Cormier jouit d’une reconnaissance en Acadie, est-ce que le fait qu’il soit Acadien change quelque chose à son travail au quotidien? Je lui ai lancé la question : « (Pause) Je ne crois pas. (Rires) Quand on est journaliste, on doit laisser notre identité au vestiaire, si on veut! Être Canadien fait en sorte que nous n’avons pas d’ennemis dans le monde et que nous jouissons d’un certain capital de sympathie lors de situations difficiles. Je dirais, à la limite, que cela ouvre des portes. Quant au fait d’être Acadien, c’est certain qu’ici, en France, pour les Français qui savent faire la différence entre le Québec et l’Acadie, ça rapproche. Foncièrement, cela ne nuit pas à mon travail, mais ne lui appporte rien de différent non plus. Pour nous Acadiens, la notion de partir et de revenir ne nous est pas étrangère. Est-ce que cela rend la chose plus facile? Je ne sais pas. »

Vivant aujourd’hui à des milliers de kilomètres de sa terre natale, Michel Cormier avoue sans hésiter que c’est la mer qui lui manque le plus. Quant à savoir s’il prévoit revenir y vivre un jour, il se fait hésitant : « Je ne sais pas... Vois-tu, je ne sais même pas où je serai l’an prochain! » Sachez toutefois que, même exilé, Michel Cormier concocte toujours lui-même chaque Noël son fricot et ses poutines. Preuve ultime qu’on peut bien sortir l’homme de l’Acadie, mais qu’on ne peut sortir l’Acadie de l’homme!

 

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