La Visite

Amélie Hébert

Edmond l'avait pressenti en se levant ce matin-là. Sa visite serait pour aujourd'hui. C'est pourquoi, après s'être extirpé de son lit simple et avoir enfilé son dentier, il s'était soigneusement rasé et aspergé de la lotion qu'il gardait pour les occasions spéciales. Dans la penderie, il avait choisi ses plus beaux pantalons, une chemise neuve et, après quelques instants de tergiversation, opta pour une veste de laine brune, sa préférée. Elle était quelque peu usée, mais peu importe; elle était confortable. Puis il cira minutieusement ses souliers, lava la cuvette de la salle de bains, épousseta le dessus de la télé et des bibelots du salon, changea les draps de son lit. Il vida toutes les corbeilles de la maison, sorti les poubelles. Il jeta un dernier coup d'oeil et dans l'ensemble, c'était présentable. Ce n'était pas Spic n' Span , mais c'était à la satisfaction d'Edmond.

Dans la cuisine, il mit l'eau à bouillir et ramassa L'Acadie Nouvelle sur son palier. Dehors, c'était le même scénario qu'hier : mars offrait son tristounet spectacle de saleté brunâtre.

Edmond était un lève-tôt et, hormis ces quelques préparatifs de base, il ne voyait pas pourquoi il aurait dû changer ses habitudes pour cette journée. Il faut quand même pas charrier!, qu'il se disait. Il vaquerait à ses occupations, ferait son train-train quotidien. Il tenterait de ne pas trop y penser, de ne rien laisser paraître. Lorsqu'elle arriverait, il serait prêt, il l'accueillerait.

Dans les pages de son quotidien préféré, on reprenait un peu les mêmes histoires du Téléjournal de la veille. Scandale des commandites. Morts au Proche-Orient. Colères de Dame Nature. Décidément, se dit Edmond, le monde allait de mal en pis. Ce n'était pas comme dans son temps, où il y avait un ordre établi, où les gens étaient polis et courtois! Edmond referma son journal, le replia sur lui-même. Le cadran sur la cuisinière indiquait 8 h 37. Bon sang! Avec toutes ces tâches ménagères, il allait être en retard chez Babette. Il enfila son manteau, prit son chapeau de feutre sur la patère du portique et sorti en prenant soin de verrouiller la porte derrière lui.

Le restaurant où il se dirigeait se trouvait à quelques pas de chez lui. Depuis quarante-six ans, c'est là qu'Edmond allait pour prendre son café et son petit-déjeuner en compagnie de ses amis. La composition et la taille de leur groupe avaient varié au fil des années, mais pour Edmond, prendre le petit-déjeuner chez Babette avait toujours représenté une sorte de rituel presque aussi sacré que la messe du dimanche. À une certaine époque, ils étaient douze, maintenant ils n'étaient plus que trois : Amédée, Joseph ainsi que lui-même. Tous les matins de la semaine, et parfois même le samedi, ils se réunissaient autour d'une tasse de café pour jaser de politique, d'actualité municipale, du beau temps et du mauvais. En apercevant la vitrine du restaurant, Edmond se disait qu'il ne voyait pas pourquoi il n'y serait pas allé prendre ses deux-oeufs-bacon comme à l'accoutume. Car dans son for intérieur, il savait que, routine ou pas, elle viendrait aujourd'hui. C'était là une certitude.

Amédée et Joseph était déjà arrivés et semblaient plongés dans une vive discussion. Ils s'interrompirent lorsque Edmond prit place sur la banquette. « B'en ça parle au yâble! s'écria Joseph. Ed qui arrive le dernier! As-tu encore eu de la misère à trouver tes suspenders à matin? » Edmond ne put s'empêcher de sourire alors qu'Amédée et Joseph s'étouffèrent dans leurs râles, résultat d'années de servitude à la cigarette. C'est qu'Edmond, dont la ponctualité était reconnue de tous, était arrivé en retard jeudi dernier, après avoir passé vingt bonnes minutes dans sa chambre à chercher sa paire de bretelles. Ne les ayant trouvées, il avait dû se résoudre à porter ses bretelles du temps des Fêtes - des bretelles rouges parsemées de petits sapins vert lime. Un cadeau de Noël de ses enfants en 1978. Inutile de dire que ni son retard, ni ses bretelles aux couleurs criardes étaient passés inaperçus aux yeux de ses deux vieux comparses.

Sur le coup, il avait quand même bien rigolé, Edmond. Toutefois, il ne pouvait s'empêcher de noter que cela lui arrivait plus fréquemment, ces oublis, ces choses égarées. Ça allait du chat laissé dehors toute la nuit, aux poubelles sorties les mauvais matins de la semaine jusqu'à des noms voire des trajets dont il n'arrivait plus à se souvenir. D'ailleurs, hier encore à l'épicerie, il avait tenté de se rappeler en vain le nom de sa marque de petites saucisses préférées. Il faut dire que l'épicerie du quartier avait été récemment acquise par une multinationale et dans les rangées, Edmond ne s'y retrouvait plus. Pourtant, il n'avait jamais acheté d'autre marque que cette satanée marque de petites saucisses; il en mangeait depuis 1967! Frustré par sa mémoire défaillante, il avait laissé tomber son panier à provisions dans l'allée et avait quitté en trombe, sans rien acheter. Ce soir-là, le sommeil avait tardé à le gagner; il pensait à elle. Dernièrement, il pensait de plus en plus souvent à elle.

Edmond entama son petit-déjeuner sans grand appétit, et ce même si les rôties étaient chaudes et généreusement beurrées, et le café corsé et brûlant, comme il les aimait. C'est qu'il ne savait plus trop quoi penser. Il se demandait s'il ne devait pas retourner chez lui et l'attendre. Et si elle arrivait plus tôt qu'il ne le croyait? Devait-il préparer davantage sa visite? Le salon! Il n'avait pas passé l'aspirateur dans le salon! Son regard se tourna vers ses deux copains, qui, insouciants, engloutissaient leur repas en pestant la bouche pleine contre les Libéraux. Devait-il leur dire? Ce n'était pas vraiment un sujet qu'ils avaient abordé. Et pourtant, il brûlait d'envie de leur avouer, de leur en faire part. Mais Edmond se leva brusquement de table, prit son journal, puis prétextant d'insupportables brûlures d'estomac, salua Amédée et Joseph et quitta le restaurant.

Sur le chemin du retour, Edmond prit son temps. Elle n'aurait qu'à attendre! Il contempla l'église Notre-Dame-des-Douleurs où lui et Liliane avaient prononcé leurs voeux, cinquante-sept ans auparavant. Il se revoyait encore sur le parvis. Sa nouvelle épouse lui serrait la main si fort pendant que les deux familles scandaient « Vive la mariée! Vive les mariés! ». Liliane... tout de blanc vêtue. Personne n'avait soupçonné ce petit ventre qui, déjà, pointait. Et là, plus loin, la petite école où ses onze enfants étaient tous allés.

Edmond marchait lentement, quelque peu à bout de souffle, étourdi. Il arriva enfin devant sa maison, la maison qu'il avait construite de ses mains dans les années trente. Là où pendant longtemps on avait entendu des cris et des pleurs d'enfants, des rires, des rigodons acadiens, des hurlements lors des éliminatoires de hockey, des murmures amoureux durant les longues nuits d'hiver, on entendait désormais que la petite radio de la cuisine qu'Edmond gardait allumée en permanence, comme pour meubler un silence devenu accablant. Il entra chez lui, accrocha son manteau et son chapeau sur la patère. Il se déchaussa, péniblement, essouflé.

Edmond pénétra dans la cuisine et se laissa choir sur la chaise berceuse en bois, de laquelle émana l'habituelle complainte. Mais il ne se berça pas. La chaise et Edmond demeurèrent immobiles. La radio jouait en sourdine un vieux succès de Jacques Brel. Elle arriva par-derrière et le prit un peu par surprise. Elle n'était pas comme il l'avait imaginée. Il faiblit, laissa s'échapper un gémissement, ferma les yeux. La mort était venue lui rendre visite.

 

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