Émile

Amélie Hébert

C'était une chaude journée de juillet. Vous savez ces journées d'été humides qui vous donnent le goût de déguster une crème glacée sous un soleil de plomb? En cet après-midi du 21 juillet 1989, alors que j'étais assise dehors, les chevilles enflées trempant dans notre petite piscine de plastique bleu, j'avais justement une soudaine et irrésistible envie de crème glacée Tourbillon de chocolat et brownies .

Jean-Pierre s'affairait à relever nos pauvres plants de tomates qui avaient été bousculés par les récents orages. Lorsque je lui ai demandé de venir me conduire à l'épicerie du coin pour assouvir mon désir chocolaté, les deux bras lui tombèrent. «Encore!» s'exlama-t-il. «Hier, c'était du poulet frit, avant-hier c'était des oeufs dans le vinaigre et avant ça, des beignets au miel, du melon d'eau, de la pizza aux anchois et du sucre à la crème, avec noix s'il vous plait! Ma femme, tu pourrais pas avoir tes envies toutes ensemble qu'on fasse une épicerie une fois pour toute !». Mais devant mon bedon menaçant d'éclater à tout moment à travers ma petite robe de coton à pois jaune, Jean-Pierre ne put qu'esquisser un sourire rempli de complicité et m'aider à entrer dans notre Buick de l'année.

Les fenêtres avaient été remontées tout l'avant-midi et l'intérieur de la voiture était d'une chaleur suffocante. Je baissai la vitre pour respirer un peu mais peine perdue! Les 32 degrés Celsius à l'extérieur n'étaient guère plus rafraîchissants. Jean-Pierre entra dans l'auto et démarra le moteur puis je me rendis compte que je n'avais pas apporté mon sac à main. «Chéri, peux-tu aller chercher mon sac à main dans la maison? Je crois l'avoir laissé à côté de la chaise dans le salon? Ou à côté de mon tricot dans la chambre à coucher?» Jean-Pierre poussa un petit soupir d'exaspération mais alla tout de même à la recherche de mon sac. Dehors les enfants de la voisine s'amusaient à sautiller autour d'un arroisoir les aspergeant d'eau fraîche tandis qu'une voix radiophonique m'annonçait que 36 degrés Celsius étaient prévus pour demain. Le désodorisant parfumé à l'épinette de sapin accroché au rétroviseur dégageait une forte odeur et cela me donnait un peu la nausée. Le siège de velours bleu marine brûlait mes cuisses nues. En retard de huit jours, je me disais que bébé prenait bien son temps pour se pointer le bout du nez. Et Jean-Pierre qui n'avait pas encore installé la machine à air climatisé dans la maison...

Jean-Pierre arriva finalement avec mon sac à main et nous nous mîment en route pour l'épicerie du coin. Mentalement, je dressais une liste des garnitures que j'achèterais pour accompagner ma crème glacée: cerises au marasquin, crème fouettée, arachides, coulis de caramel... Quel délice ce serait!

Mon époux stationna la Buick non loin de la porte d'entrée de l'épicerie car j'avais de la difficulté à marcher depuis quelques jours. Ma rétention d'eau me donnait des chevilles lourdes et des articulations endolories. J'entrai dans l'épicerie et me dirigea tout droit vers l'allée des produits surgelés. «Je vais être dans le rayon des viandes!» me cria Jean-Pierre. «Dieu sait bien ce que tu vas vouloir plus tard...» marmonna-t-il.

Je déposai la crème glacée dans mon panier et poursuivit mon chemin en direction des garnitures à dessert. Ah, tiens, de la guimauve! Je n'y avais même pas pensé! Ah! des jujubes aussi!

Je ne sais pas si ce sont tous ces bonheurs sucrés réunis qui m'ont trop fait d'effet mais brusquement, mes eaux ont lâché. Exactement là, à cet instant, au milieu de l'allée numéro trois de l'épicerie Saint-Onge.

Je me tenais au milieu de la rangée, toute crispée sur l'anse de mon panier à provisions, quand je réalisai que je devais aller avertir Jean-Pierre. Je me mis donc à marcher, d'un pas lourd et incertain, en direction de l'allée numéro sept. J'arrivai enfin mais... pas de Jean-Pierre! Oh, Jean-Pierre, Jean-Pierre, Jean-Pierre! Où était-il donc passé celui-là! Puis soudainement, devant une rangée d'éclairs au chocolat, j'eus une violente contraction. Je saisis un pain à côté de moi et le serrai très fort entre mes mains, jusqu'à ce que la douleur diminue. Je remis le pain amoché sur l'étagère, puis une autre contraction vint m'assaillir. «Jean-Pierre!!!» hurlai-je affolée, «Jean-Piiieerrrre! Faut aller à l'hôpitaaaaaal!».

Mon mari arriva en courant, les mains remplies de pots de cornichons et de caramboles. Quand il me vit étranglant un gâteau des anges, il laissa tout tomber et me saisit dans ses bras pour m'escorter jusqu'à la voiture.

À l'extérieur, la canicule battait toujours son plein. Mes jambes ruisselaient et mon front perlait de sueur. J'eus quand même un léger pincement au coeur en repensant à la crème glacée Tourbillon de chocolat et brownies laissée derrière moi. Jean-Pierre mit les clés dans le contact, partit le moteur, referma sa portière et entreprit de m'allonger sur le banc arrière. «Peut-être qu'on devrait mettre une couverture dessus?» dis-je. Jean-Pierre cru que c'était une bonne idée et vint pour prendre les clés, nécessaires pour ouvrir le coffre. Mais sa portière était verrouillée. En fait, elles étaient toutes verrouillées! Dans son énervement, Jean-Pierre avait activé le verouillage automatique des portes!

Je nous revois encore à regarder la Buick, le moteur tournant, qui ne pouvait nous mener nulle part.

Mes contractions se rapprochaient. Bébé semblait maintenant avoir très hâte de se pointer le nez. Je m'appuyai donc sur la voiture d'à côté pour souffler un peu quand j'aperçus un taxi qui descendait la rue. Je fis signe à Jean-Pierre et en moins de deux, nous avions hélé la voiture jaune.

À l'intérieur, c'était tout aussi étouffant que dans notre voiture, et l'odeur était cent fois pire que celle de notre petit sapin désodorisant. Les sièges usés dégageaient des relents de repas indiens dégustés probablement vingt ans plus tôt. Je me cramponnai à la poignée de la portière, les yeux fermés, en marmonnant quelques jurons. «On arrive, on arrive» me répétait Jean-Pierre, tel un mantra.

L'hôpital se situait à une dizaine de minutes de l'épicerie, en haut de la côte. Une dizaine de minutes, ce n'est rien. Ce n'est rien... à moins que le défilé du Festival annuel de la pomme de terre soit sur votre chemin!

Elle était bien bonne celle-là! Je maugréais, je jurais, je haletais, je sifflais entre mes dents. Les pauses entre mes contractions étaient maintenant presque inexistantes et je n'arrivais plus à sentir le bas de mon dos tant la douleur m'accablait.

Éric, notre jeune chauffeur, semblait tout aussi nerveux que nous. Il fit un détour par le pont pour nous conduire à l'hôpital. Je m'aggripais maintenant à la chemise aux motifs hawaïens de Jean-Pierre. La douleur déchirait mes entrailles.

Notre taxi fit une entrée plutôt spectaculaire dans la cour de l'hôpital, notre chauffeur stationnant de biais sur le trottoir asphalté. Pendant que Jean-Pierre tentait de me sortir de la voiture en criant «Nous sommes arrivés chérie! Nous sommes arrivés!», Éric courut me chercher un fauteuil roulant. «On va aller voir le docteur ma chérie, tu vas voir tout va bien aller, tout va bien aller» répétait-il pour se calmer.

Je fis signe à Jean-Pierre de me lâcher. J'étais essouflée, à bout.

Puis je m'étalai de tout mon long sur la banquette arrière de la voiture et relevai ma petite robe de coton à pois jaune. Là, dans un taxi à demi juché sur le trottoir, devant une infirmière hébétée de l'hôpital Hôtel-Dieu de Sainte-Clémence, le 21 juillet 1989, notre petit Émile a vu le jour.

 

Amélie Hébert

 

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