Tu m’allumes puUne nouvelle par Amélie Hébert Parfois, je me demande encore
comment j’ai fais. Pour me séparer d’elle, je veux dire. Au début, quand j’ai annoncé mon intention à mes chums, ils m’ont regardé un peu de travers. Y’en a qui m’ont dit : Marc, tu seras jamais capable, ça fait trop longtemps, voyons donc! D’autres ont accepté d’emblée ma décision, certains avec une pointe d’envie je dirais même. Je soupçonne qu’ils veulent faire pareillement, mais n’en ont tout simplement pas le guts. La veille du grand jour, Gilles m’a demandé si j’étais devenu fou. Je lui ai répondu que c’était elle qui était en train de me rendre fou. ll a froncé les sourcils, prit une gorgée de sa Moosehead et m’a dévisagé avec un air que je qualifierais à la fois d’inquiet et de mystifié. Depuis, on n’en a plus jamais reparlé. C’est simple, tout a commencé il y a un an, pratiquement jour pour jour. Je m’en souviens comme si c’était hier : j’étais dans la cuisine, à faire le souper, un chili végétarien (Vegetarian Cooking For One, p. 37). Je l’écoutais distraitement depuis un certain temps (de toute façon, entre vous et moi, on sait qu’elle ne se la fermait jamais). Puis, de façon subite, elle s’est mise à hausser le ton. J’ai continué à parer mes légumes. Mais après un certain temps, elle s’est réellement mise à m’agacer, à me tomber sur les nerfs, je dirais. Et, c’est peut-être ridicule à dire, le sentiment que le rapport entre nous commençait à changer s’est subtilement installé en moi. Elle parlait, elle parlait sans cesse, de tout, de rien, d’elle, des autres, des vedettes, de l’actualité. De choses insignifiantes, assommantes! Le jour, au travail, j’essayais de me raisonner, de me dire : on a eu de bons moments, ça n’a pas toujours été comme ça... suis-je suis vraiment prêt à tout délaisser? Est-ce nécessaire? Que vont penser les autres? Je savais, en mon for intérieur, que j’étais dépendant d’elle. Dépendant affectif? C’est qu’elle avait fait partie de ma vie tant d’années! Elle m’avait fait rire, m’avait porté à réfléchir, m’avait parfois fait verser quelques larmes. Je m’endormais avec elle à mes côtés et me réveillais en sa compagnie. Son absence ferait littéralement place à un sevrage. Puis, le soir fatidique, je suis rentré chez moi très tard après avoir pris quelques verres. J’étais déterminé à faire ce qu’il fallait faire. J’ai tourné la clé dans la serrure de la porte d’entrée et pénétré sans bruit dans l’appartement, de façon presque solennelle. Je me suis appuyé dans le cadre de l’entrée menant au salon et je l’ai regardée une dernière fois. Je l’ai prise dans mes bras, déposée dans un carton, puis j’ai descendu l’escalier extérieur et je l’ai déposée doucement sur le trottoir. Nous étions mardi soir. Les éboueurs passaient le lendemain matin.
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